SEANCES DE RÉÉDUCATION AU MICROSCOPE D’UN CHIEN DANGEREUX
Montrer le chemin avec patience et bienveillance
« Rééduquer, ce n’est pas dominer, c’est apprendre à écouter ce que l’autre ne peut pas dire »
Je suis au service de l’animal. Mon approche comportementale empathique, centrée sur le chien, ajustée à son profil spécifique (état émotionnel et cognitif) et la lecture fine du langage caninpermet un dialogue avec l’animal. C’est une alliance de travail de deux êtres vivants où va doucement s’installer un mode de compréhension spécifique (verbal et non verbal) dont le but est de construire un lien de confiance réciproque solide en toutes circonstances dans le respect de chacun, afin que l’humain et le chien aient envie de vivre ensemble. Chaque geste, chaque regard, chaque silence devient alors porteur de sens.
Mon éthique tient en quelques mots : Bien-être animal, respect, bienveillance, prendre soin, protection.

Afin de respecter l’anonymat des personnes et des animaux, leurs noms ont été modifiés.
Lorsque j’ai rencontré Curly (Caim terrier de 7kg et 8 ans) au refuge, il était étiqueté « chien dangereux », avait été proposé à l’adoption deux fois et revenu au refuge pour motif de morsures (cf. Article/Qu’est-ce qu’un chien dangereux ?) .
Comportement et vécu traumatique sommaire de Curly avant ma rencontre avec lui :
- Ne se laisse pas toucher et encore moins manipuler.
- Ne tolère pas la muselière.
- Il attaque le bénévole qui le tient en main si un bénévole qu’il aime plus est dans son champ de vision, à proximité de lui.
- Il attaque les personnes passant trop près de lui si leurs têtes ne lui conviennent pas.
- Lors d’une consultation vétérinaire sur site, Curly a été couché de force sur le flanc (Soumission extrême pour l’animal, violent et traumatique) sur la table en se faisant hurler dessus. Entre chiens, lorsqu’ils se couchent sur le flanc, cela est fait sur un instant de jeu de pouvoir et cela ne dure qu’une fraction de seconde. C’est une méthode terrorisante et inappropriée. Je ne l’utilise pas et ne la recommande pas.
- Morsures : Qualité de la morsure inconnue. Je ne sais pas si le chien a une morsure ‘déchiquetante’ (nombreuses, non tenue) ou tenue (fond de gueule). Les morsures sont-elles des morsures de prévention ou de vrais morsures visant à faire reculer l’humain ? (cf. Article/L’euthanasie et les morsures) Dans ce contexte, je me suis « Mise en sécurité » systématiquement pour ne pas me faire mordre.
Curly est un chien avec lequel j’ai commencé à travailler en apprenant que la méthode qui serait utilisée pour le sédater et le tondre au refuge, serait de le « coller » contre un grillage. Une personne se positionne de chaque côté du grillage et l’animal est maintenu par étranglement afin de mettre la personne opérante en sécurité.
Cette méthode violente et hyper traumatisante pour l’animal, peut être utilisée uniquement quand l’animal est en urgence vitale. Ce qui n’était pas le cas pour Curly.
Je dispose d’autres techniques sans étranglement pour obtenir rapidement une sédation sur un chien non muselé. Le but ici est de pouvoir museler Curly dès que nécessaire afin de le toiletter ou de l’emmener chez le vétérinaire avec bienveillance et en toute sécurité tant pour l’animal que pour l’humain.
Certaines méthodes parfois utilisées en refuge, le sont en situation d’urgence absolue. L’objectif ici est toutefois de privilégier une approche progressive et non traumatisante pour l’animal.
Chaque situation étant unique, chaque professionnel adapte ses outils selon le chien, l’environnement et les contraintes de sécurité.
Avant de détailler ces trois premières séances avec Curly, il est important de savoir ce que signifie exactement le terme de « Mise en sécurité (humain et chien) ».
Ce travail de rééducation s’inscrit dans une démarche de désensibilisation progressive associée à du contre-conditionnement positif.
MISE EN SECURITE DE L’HUMAIN AFIN D’EVITER UNE MORSURE :
Une « Mise en sécurité » n’est pas une correction, mais un signal neutre visant uniquement à interrompre une escalade émotionnelle, sans intention punitive (cf. Article/Comprendre les leviers de l’apprentissage).
Une « Mise en sécurité » est simplement une tension (petite pour Curly 6/8 kg) calme et ferme sur la laisse qui doit être faite avec finesse pour « calmer le jeu », accompagnée verbalement d’un « non » (sans crier) ferme et déterminé (calme et non négociable), juste ‘non’, suivi d’un renforcement positif quand l’animal s’est apaisé. La tension utilisée est minimale, sans douleur, et immédiatement relâchée dès l’apaisement du chien.
ATTENTION, une « Mise en sécurité » par une tension sur la laisse qui serait violente pour le chien pourrait mener à une plus forte réaction de celui-ci et dangereuse pour l’humain
Ce « non » utilisé, vient de l’intérieur. Je ne tente pas de toucher Curly, je ne mets pas de coups de collier sur la laisse, je me mets simplement en sécurité. Ce « non » ferme et sans aucune violence signifie juste : « J’ai compris ce que tu veux exprimer en déclenchant. Moi, je veux juste te montrer ce que je veux maintenant ».
C’est une forme de négociation, de coopération dans un mode de communication : Tu t’exprimes (tentative de morsure). Je t’explique (non). Tu acceptes (apaisement). Je te remercie d’avoir accepté (récompense).
Pour avoir utilisé cette « Mise en sécurité » avec de très gros chiens (Montagne des Pyrénées, Rottweiler, Esquimau du Groenland, Malinois, etc…), je peux dire que « calmer le jeu » est vital pour l’éducateur(e) sous peine d’être en danger. La « Mise en sécurité » se fait toujours au collier plat, ajusté pour moi.
Le travail de « Mise en sécurité » sur un chien est sensiblement le même d’un petit à un grand chien, mais des différences existent néanmoins qu’il est très important de différencier, afin d’en affiner la dextérité manuelle.
Ce type d’intervention nécessite des compétences professionnelles précises, que seule une formation spécialisée permet de maîtriser en toute sécurité, tant pour l’animal que pour l’humain.

INTERVENTION CIBLEE DE QUELQUES MINUTES : Changement de collier
Première rencontre avec Curly : la morsure comme langage.
J’ai rencontré Curly, il y a quelques mois, sur la demande d’une employée qui n’arrivait pas à lui remettre un collier après que le sien se soit cassé.
Quand je suis arrivée, Curly avait une laisse lasso autour du cou. J’ai pris le chien en laisse et lui ai demandé de me suivre (détaillée en première séance).
Lors de ma première tentative de manipulations, j’ai été mordu : morsure courte, bout de gueule (incisives), une morsure préventive. Curly m’avait fait un trou dans le pouce sans gravité puisque je me suis « Mise en sécurité » en même temps qu’il mordait. J’ai repris mes déplacements quelques minutes et à mon deuxième essai de manipulations, Curly m’a laissé faire. Je l’ai récompensé verbalement à chaque fois qu’il acceptait de me suivre dans mes changements de direction et l’ai récompensé verbalement et avec quelques grattouilles sur l’arrière train lorsqu’il m’a laissé faire. J’ai alors pu remettre un collier neuf à Curly.
Ces quelques instants passés en lien empathique avec lui, m’ont permis de mesurer qu’une future coopération humain/chien était possible. Si Curly accepte d’être caressé, de répondre à des demandes d’obéissance, sans peur et en reprenant confiance en l’humain, un mieux-vivre pourrait être possible pour lui et pour ses soigneurs dans une sécurité partagée..
PREMIERE SEANCE DE TRAVAIL AVEC CURLY
Curly est à l’entrée de son box. Il est méfiant. Il grogne, montre les dents, a le regard noir, la queue haute, etc… signes par lesquels il me communique son refus que je m’approche. Néanmoins, il recule ne souhaitant pas aller réellement au conflit.
Les maîtres mots sont : calme, patience et observation. Le lien empathique entre l’animal et moi doit se mettre en place sans interférence, doucement et naturellement. Ce lien se construit à la fois par la cohérence des signaux corporels, la gestion de la distance et le renforcement positif.
Je rentre dans le box, m’accroupis et lui lance quelques friandises afin de pouvoir saisir la laisse traînante qu’il a toujours attachée à son collier. Une fois la laisse prise en main, la queue de Curly se dresse, en battements rapides, il souhaite sortir.
Ensemble, nous sommes allés à la cuisine chercher une muselière. Curly est évité par des bénévoles, mais également par la majorité des employé(e)s quand il est tenu en laisse par une personne, car il déclenche quasi systématiquement.
Je tiens Curly court en laisse et maintiens son attention constamment par mon regard « Je suis là, reste avec moi ». Je dis bonjour aux personnes sans quitter Curly des yeux, je reste connectée avec lui. Le lien empathique se met doucement en place.
Le renforcement positif (noté *RP dans la suite de l’article) est systématique après chaque « réussite » de Curly (cf. Article/Comprendre les leviers de l’apprentissage). Il est aujourd’hui ancré en moi et se fait de façon automatique et naturelle, que ce soit avec une valorisation verbale ou avec la distribution d’une friandise ou d’une caresse (ou grattouille).
A la cuisine, je mets la main dans la boite à muselières, Curly se retourne alors violemment sur moi : queue haute et figée, regard noir, grognements, babines retroussées et sans attendre, tentative de morsure. J’ai dû me mettre en sécurité plusieurs fois.
Ce « non » ferme et sans aucune violence dans la « mise en sécurité » signifie ici : « j’ai compris que tu ne veux pas de muselière pour toi. Mais moi je veux quand même prendre une muselière et elle n’est pas pour toi »..
Je n’ai pas tenté de toucher Curly, je n’ai pas mis de coups de collier sur la laisse, je me suis juste « Mise en sécurité », encore et encore, patiemment et calmement. Curly m’a alors laissé choisir une muselière comprenant que je n’allais pas la lui mettre (*RP). Et nous sommes allés nous promener.
Dès que Curly tirait, je m’arrêtais quelques secondes et proposais un changement de direction. Chaque fois qu’il voulait aller dans un sens, je m’arrêtais et attendais qu’il daigne céder et continuer dans mon sens (*RP). Cela ne lui a pas plu. Pendant 45 minutes et plusieurs arrêts de négociations de changement de direction, il a décidé qu’il voulait rentrer au chenil, comprenant que je ne le laisserais pas me tracter toute la promenade.
Durant cette promenade, la première fois que j’ai sorti la muselière de ma poche, Curly a déclenché. Je me suis « Mise en sécurité » et ai placé une friandise dans la muselière et la lui ai présenté. Il a pris la friandise (*RP). Durant toute la durée de la promenade, j’ai sorti la muselière et récompensé Curly de la même manière (friandise à venir chercher dans la muselière). Dès lors, le travail d’acceptation de la muselière avait démarré.
La muselière devenait un distributeur de friandises et plus le danger d’être muselé et désarmé face à un danger (impossibilité de se défendre, de mordre). (cf. Article/La muselière)
Curly accepte de s’asseoir s’il sait qu’il aura une friandise. J’ai donc établi que les « assis » seraient récompensés aléatoirement à la friandise et systématiquement récompensés oralement. A la fin de la séance, il m’a été possible de récompenser plusieurs « assis » par des grattouilles.
Nous avons pu lors de cette première séance commencer le travail de la muselière et des caresses.
NOTA BENE : Durant cette séance, je me suis régulièrement « Mise en sécurité » lorsque Curly souhaitait me montrer son désaccord par des morsures.
DEUXIEME SEANCE DE TRAVAIL AVEC CURLY
Séance de travail dans la pièce de consultations vétérinaire :
Suite à des coups de feu émis du stand de tirs près du refuge et qui terrorisent Curly, je décide de l’emmener travailler dans la pièce de consultation vétérinaire.
Il me regarde régulièrement, considérant à présent la personne qui le tient en laisse comme référent. Comme la fois précédente, je le tiens court et maintiens son attention constamment par mon regard « Je suis là, reste avec moi ». Je dis bonjour aux personnes sans quitter Curly des yeux, je reste connectée avec lui. Le lien empathique est installé.
Il est très content de rentrer dans les locaux généraux. Il aime renifler les bureaux de tout le monde et se laisse frôler par les gens.
Il refuse de rentrer dans la salle vétérinaire. J’attends qu’il accepte de rentrer.
Il entre, mais ignore mon renforcement positif et montre alors divers signes d’états de panique : Halètement, bave, regard perdu, queue rentrée entre les pattes, etc… La pièce vétérinaire est pour lui un environnement stressant et traumatique. Je reste debout sans bouger et le laisse 20 minutes en libre afin qu’il se détende. Les maîtres mots sont : calme, patience et observation.
Il renifle partout, explorant olfactivement tous les recoins. Curly revient vers moi, la queue haute et m’interroge du regard « il ne se passe rien aujourd’hui ? ». Curly est détendu. Nous pouvons continuer à travailler.
Le travail de la muselière a du être reprit a zéro dans cette pièce traumatique pour lui. Il n’accepte pas de venir mettre le museau dans la muselière. Je travaille donc le « assis » afin d’utiliser la muselière en distributeur de friandises. Chaque « assis » est récompensé par une friandise dans la muselière. Il accepte alors de mettre le museau dedans afin de récupérer la friandise (*RP).
Après plusieurs tentatives, Curly accepte de monter sur la table d’examen : Friandises placées au centre de la table. J’attends alors patiemment qu’il refasse plusieurs fois le tour de la pièce.
Sur la table d’examen, après plusieurs tentatives, il accepte d’être touché (*RP).
Autres observations durant ce temps dans la salle d’auscultation :
Curly a très peur du bruit de la tondeuse pour chien. Je lui présente alors l’objet éteint (*RP), allumé (*RP), sur la table d’auscultation ou en main (*RP). Ce travail sera continué avec bienveillance, respect et récompenses.
Lorsque Curly se couche en crapaud dans la salle vétérinaire avec la langue pendante et les yeux se fermant de fatigue, je décide de finir la séance dans la cuisine des chiens afin de prolonger la durée du museau dans la muselière en remplaçant la friandise par du pâté de foie qui l’obligera à lécher longuement.
En entrant dans la cuisine, Curly déclenche. J’utilise la « Mise en sécurité ». Dans la cuisine, Curly accepte de plonger le museau dans la muselière à chaque coup de langue sur le pâté, malgré la présence d’autres humains
Il me regarde systématiquement avant de le faire. Le lien empathique s’est renforcé, il prend doucement confiance en l’humain.
TROISIEME SEANCE DE TRAVAIL AVEC CURLY
Séance de travail dans la pièce de consultations vétérinaire :
Curly accepte de monter sur la table (*RP), d’être grattouillé et de mettre le museau dans la muselière sur la table vétérinaire (*RP). Il a même accepté que la paire de ciseaux le touche et coupe plusieurs fois (*RP).
Je me suis « Mise en sécurité » plusieurs fois, arrêtant mon intention et reprenant lorsque Curly se détendait.
Durant cette séance deux employé(e)s sont venues en salle vétérinaire pour chercher quelque chose. Curly est resté sur la table, les regardant entrer, passer dans son dos et parler. Il a déclenché sur les grattouilles que je lui faisais. Je ne l’ai pas lâché des yeux « C’est moi, restes avec moi » et j’ai accompagné l’intention verbalement « C’est moi » chaque fois que je lui ai fait des grattouilles. Curly a planté son regard dans le mien. Le lien empathique était rétabli et il a accepté les manipulations (*RP).
Lorsque qu’il s’est couché en crapaud, langue au sol dans la salle vétérinaire, j’ai décidé d’aller finir la séance sur un autre lieu.
Durant cette deuxième partie de séance de travail, j’ai retravaillé l’acceptation de la paire de ciseaux et d’une brosse (*RP). Curly a accepté de se laisser brosser le bas du dos avec la brosse à petites lames (*RP). J’ai dû me mettre plusieurs fois en sécurité lorsque le chien a découvert ce nouvel objet. Après plusieurs coups de brosses (*RP), Curly a montré des signes de fatigue. J’ai donc arrêté cette troisième séance.
Ce travail nécessite une lecture fine du chien, une formation adaptée et ne doit pas être reproduit sans encadrement professionnel, notamment sur des chiens présentant un risque de morsure.
Après quelques mois et plusieurs autres séances, Curly a de nouveau fait confiance en l’humain et à pu être adopté.
Reproduction autorisée et bienvenue, moyennant mention de la source et accord préalable d’Alix Chonnaux : « Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l’adaptation ou la transformation, l’arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque. » (Article L122-4 du Code de la propriété intellectuelle).
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